Maggie

 

Marie Bretagnolle

La carte de Maggie émit un bruit satisfaisant en passant dans le détecteur, et sa propriétaire franchit le portillon vers la salle de lecture. Les étagères qui se déployaient devant elle n’avaient rien d’accueillant, mais en tournant au fond de la salle et en gravissant quelques marches, Maggie se trouva dans le saint des saints : sous une hauteur de plafond vertigineuse, de grandes baies laissaient entrer à flots le timide soleil d’hiver. La lumière bleutée caressait les crânes studieux qui ponctuaient les grands bureaux de bois sombre. Rajustant son rôle d’étudiante autour de ses épaules tel un manteau, Maggie se dirigea vers une place libre, face aux fenêtres, et sortit ses affaires. Elle consulta ses notes à la recherche des ouvrages à consulter ce jour-là et remplit les bordereaux de réservation qu’elle apporta ensuite à la bibliothécaire de service, Cora. Une vingtaine de minutes plus tard, celle-ci s’approcha de sa table, disparaissant presque sous une montagne de cartons gris. Elle les déposa avec précaution, sans éviter de dégager un nuage de poussière qui fit larmoyer Maggie. Cora lui adressa un petit sourire à la frontière entre l’excuse et l’encouragement, et s’éloigna en faisant chuchoter ses mocassins sur le parquet. La session de travail pouvait commencer.

Quatre heures plus tard, le cou raide et les yeux secs, Maggie se rendit compte qu’il faisait nuit noire dehors. Elle n’avait pas remarqué les lumières s’allumer et faire passer le papier de ses livres d’un gris froid à un beige chaleureux. Elle avait en revanche relu plusieurs fois le même paragraphe sans parvenir à faire sens de la guirlande de mots qui y était imprimée, ce qui était signe que son après-midi de travail touchait à sa fin.

Avant de rentrer, ses pieds la dirigèrent d’eux-mêmes vers la boulangerie. Elle se laissa tenter par une brioche encore chaude dont elle savoura un morceau en chemin. Sa mie toute douce et son bon goût de beurre la rassérénèrent et elle gravit les cinq étages jusqu’à son logement sans trop peiner.

Elle fut accueillie en fanfare par Edmond, le chat dont elle assurait la garde pendant qu’elle louait son logement à sa maîtresse, Marjorie. Il promena sa truffe rose consciencieusement sur les mollets de Maggie, qui n’eut d’autre choix que de se soumettre à cet examen quotidien afin que le passage lui soit accordé. Une fois son identité confirmée, Maggie put se dévêtir et le chat la précéda dans la cuisine, où il s’installa sur une des deux chaises disponibles. Le rituel se poursuivit par le murmure de la bouilloire, le parfum soudain des feuilles de thé ébouillantées et la chaleur réconfortante d’une tasse fumante. Maggie sirota son thé à l’amande – une saveur chaleureuse soutenue par la puissance du thé noir, indispensable pour lui permettre de se concentrer encore une heure ou deux. Elle partagea sa brioche avec le chat puis se donna une demi-heure pour traiter sa messagerie, avant d’éteindre définitivement son ordinateur. Confortablement installée à côté du chat dans le canapé, elle se perdit quelques heures dans son carnet à dessin et finit par s’endormir sur place.

 

A son réveil, Maggie sentit qu’un jour chaï s’était levé. Un jour aventureux, qui lui réservait sûrement des surprises et risquait de la brûler si elle n’y prêtait pas attention. Elle se prépara un thé aux épices pour s’accorder à l’humeur de la journée, et le but en feuilletant le cahier qu’elle avait laissé tomber en s’endormant la veille au soir. Elle travaillait à une série de motifs sur le thème du thé mais peinait à trouver l’inspiration. Les esquisses s’amoncelaient, parfois abandonnées après seulement quelques traits. Des théières et des tasses de toutes les formes et de toutes les époques cohabitaient dans un désordre artistique au gré des pages. A la rigueur de l’Art Déco répondaient des fantaisies toutes droit sorties de son esprit nourri de littérature. Elle imaginait des tasses pour les Elfes, des théières pour les ours polaires, des sucriers pour les dragons. Pourtant, aucun ne lui convenait vraiment. Sentant la frustration frémir en elle, Maggie opta pour une balade matinale. Elle fourra ses affaires de dessin dans son sac à dos et, après avoir pris soin de laisser un petit-déjeuner approprié au chat, prit la direction de la Seine.

            Il faisait encore sombre et les lampadaires peinaient à braver le brouillard humide. Leur halos dorés jalonnaient les rues comme de timides lucioles. A force de sillonner toujours le même quartier, Maggie avait besoin de peu de lumière pour se repérer. Elle aimait d’ailleurs l’anonymat des dernières heures de la nuit et n’en était pas à sa première virée. Tout en longeant les hauts murs nus qui bordaient les ruelles sinueuses de son quartier, Maggie laissait la bride à son imagination, espérant que cette dernière trouverait toute seule un sentier encore inexploré dans lequel s’engouffrer, mais en ce matin de février elle n’avait pas beaucoup de matière à étudier. Le dépouillement des arbres n’avait d’égal que le silence des façades, et même le fleuve au bout de la rue semblait s’être tu. Les sens étouffés par le brouillard, Maggie s’avança jusqu’au parapet. Elle distinguait à peine les remous grisâtres de la Seine qui, en d’autres occasions, avaient inspiré un mouvement ondoyant à ses dessins. Cette dernière ne lui fut d’aucune aide aujourd’hui. Sa torpeur s’infiltrait sous les couches de vêtements que Maggie avait empilées avant de partir. Pour conjurer la grisaille pénétrante, elle alla trouver refuge dans son repaire favori, la boulangerie-salon de thé où officiait Ludovic.

Dès qu’elle poussa la porte, Maggie se sentit enveloppée dans les parfums réconfortants de pain frais, de beurre et de café moulu. Sa table habituelle, au fond de la boutique, était libre. Maggie commanda une infusion et un solide petit-déjeuner. Un coup d’œil aux douceurs du jour, et son estomac s’était rappelé le dîner frugal de la veille. Elle attaqua avec entrain ses œufs sous le regard amusé de Ludovic, le boulanger court sur pattes dont les cheveux étaient constamment maculés de farine. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour adopter Maggie et lui soutirer ses préférences en matière de petit-déjeuner. Il glissait désormais immanquablement une généreuse cuillérée de crème dans les œufs brouillés, et avait troqué le pain blanc, pourtant vedette de la boutique, pour une version aux graines dont raffolait Maggie. Toute à son festin, cette dernière sentait une inquiétude sourde bourdonner en elle. Rien d’inhabituel ne s’était produit jusque-là, et pourtant les jours chaï s’étaient toujours fait remarquer par les obstacles inattendus qu’ils avaient dressés contre ses habitudes bien ancrées.

Maggie dégaina son carnet de croquis pour se changer les idées, et copia la nature morte qui se présentait devant ses yeux. La vue n’était pas particulièrement originale, et les restes d’œufs brouillés n’avaient pas la silhouette pleine d’accidents d’un nu du cours de modèle vivant, mais Maggie s’évertua à sublimer la banalité fade de son plateau de petit-déjeuner. Immanquablement, un interrupteur s’enclencha quelque part entre son cerveau et son bras, et toute son attention se concentra dans l’espace électrique entre la pointe de son crayon et la surface du papier. Ses yeux bondissaient du sujet à la feuille et de la feuille au sujet, suivant des allers-retours instinctifs dont elle retenait l’essentiel pour le retranscrire en quelques traits rapides. Une fois la composition dressée – un amalgame sans grand charme mais à la perspective subtile, Maggie s’attacha à définir chacun des éléments : la théière, une masse blanche d’une rondeur un peu plate, lui donna du fil à retordre tant son capuchon défiait le crayon. Les courbes pourtant évidentes, sur lesquelles l’œil glissait habituellement, avaient une façon cruelle de se tordre sous l’effet de la perspective, de sorte qu’elles paraissaient toujours de guingois malgré les efforts de la dessinatrice.

Pour rafraîchir son regard, elle passa à sa coupe de salade de fruits, qui se plia bien mieux à l’exercice, avec ses arêtes droites qui soutenaient fermement un col certes rond, mais en partie caché par l’accumulation des morceaux de poire, de kiwi et de cerises au sirop. Rassurée par la fidélité de son croquis au modèle, Maggie évacua en quelques traits mous le petit mont d’œuf sur sa tartine à moitié consommée avant de revenir à l’assaut du couvercle de la théière. Tel un général plein de ressources, elle changea son fusil d’épaule et, au lieu de dessiner l’objet du délit, s’attacha à la chaise vide qui se devinait derrière, et qui lui permit de saisir les contours qui lui manquaient. Cette victoire éclatante, arrachée au prix d’une superposition rageuse de hachures et de coups de gomme pour faire naître la lumière, laissa place à la charge finale, que Maggie exécuta avec l’entrain d’un chef d’orchestre en plein délire : la tasse.

Le salon de thé avait une réserve apparemment sans fin de modèles dépareillés, chinés dans les brocantes de alentours. Ludovic, dès qu’il avait surpris Maggie en train de croquer l’exemplaire qu’on lui avait servi lors de sa première visite, se donna pour mission de ne jamais servir la même tasse deux fois de suite à sa nouvelle habituée. Il fournit ainsi à sa cliente, désormais fidélisée, une source continuelle de nouveaux sujets, dont les formes et les décors ne lassaient pas de la réjouir. Le modèle du jour, avec son anse chantournée, déployait sur son ventre dodu un semis de fleurs anglaises d’un kitsch redoutable. Loin de se laisser aveugler par ses couleurs épaisses et peu harmonieuses, Maggie se concentra sur les déformations du motif en fonction de l’angle et de la surface de la tasse, et se perdit dans un champ de violettes dont aucune fleur ne ressemblait à sa voisine. Quand elle eut terminé son grand œuvre, son thé était froid et ses œufs brouillés avaient perdu leur lustre appétissant, mais l’artiste victorieuse ne s’arrêta pas à ces considérations bassement matérielles. Elle engloutit sans grâce les reliefs de son repas et sortit en toute hâte pour être à l’heure à la boutique de thé.

 

Le froid s’engouffra par tous les interstices disponibles dans ses vêtements. Le brouillard avait couvert la ville d’une chape ouatée, mais en se levant, il livra les rues à l’assaut d’une bise piquante. Maggie ajusta son écharpe, proche d’une couverture, autour de son cou, et remonta à grandes enjambées la rue pavée qui menait plus ou moins directement à la boutique de thé où elle travaillait tous les matins pendant son séjour dans la capitale. Malgré la brièveté du trajet, elle ne sentait plus son nez en poussant la porte du magasin. La clochette tinta joyeusement. Immédiatement, Maggie sentit le sang affluer vers ses extrémités et les rougir furieusement. Elle se hâta vers l’arrière-boutique, se débarrassant au passage de son manteau, et croisa son collègue Théophile qu’elle salua d’un geste de la main. Elle atteignit la patère qui lui était réservée au moment où la petite église du quartier sonnait l’heure, et fila en sens inverse en ajustant son tablier, l’uniforme de la maison. Légèrement essoufflée, elle passa une main dans ses cheveux pour aplatir les mèches folles qui n’avaient pas manqué de se libérer à l’occasion des allers-retours de l’écharpe. Quelques clients attendaient déjà devant la porte l’ouverture officielle de la boutique à laquelle procédait Théophile, un grand échalas impassible auquel Maggie devait toutes ses astuces pour tenir un magasin. Elle prépara le thé du jour, qui serait proposé à chaque personne passant le seuil en guise de bienvenue. Habituellement, Maggie faisait déguster des thés peu connus, qu’elle ajoutait à son propre répertoire et pouvait ensuite conseiller elle-même, mais en ce jour chaï, il aurait été aventureux d’infuser quoi que ce soit d’autre. Les épices auraient en outre l’intérêt de baigner l’atmosphère d’un parfum des plus réchauffants.

En milieu de matinée, quand les premiers clients furent partis et les suivants se faisaient encore attendre, Maggie proposa une pause discrète à son collègue et chacun se posta derrière sa caisse enregistreuse, un petit gobelet fumant dans les mains, prêts à surgir au secours d’une âme égarée mais aussi à savourer le breuvage tant qu’on ne les dérangeait pas. Maggie lança la conversation sur le mélange spécifique d’épices qui composait leur boisson.

« Tout est dans l’équilibre, lui répondit Théophile avec le regard vague et enamouré du spécialiste. La liqueur doit être suffisamment puissante pour résister à l’infusion traditionnelle du chaï dans le lait, mais assez douce pour ne pas offusquer les palais européens qui le consomment dans de l’eau. Quand aux petites baies rouges qui parsèment les feuilles, elles sont simplement là pour l’attrait visuel, de même que les feuilles de bleuet dans nos thés floraux. »

Sous ses dehors un peu rustres, Théophile était un fin connaisseur, et son nez subtil lui avait permis de s’élever dans la hiérarchie jusqu’à proposer lui-même de nouveaux mélanges parfumés. Il restait attaché à la vie de la boutique, mais partageait son temps avec l’atelier de la maison-mère où il assistait le fondateur de la marque lors des passages de ce dernier en France. Maggie, avide de connaissances, n’était jamais à cours de questions à lui poser pour mieux comprendre l’univers du thé et l’infuser à son tour dans les créations qu’on lui avait commandées.

Les explications de Théophile lui rappelèrent que le chaï ne se départissait pas d’une certaine douceur, ce qui était de bon augure pour le reste de la journée. Enhardie, Maggie interrogea Théophile sur les rituels spécifiques à ce thé. La commande qui l’avait amenée à Paris concernait la vaisselle liée au thé : elle trouvait beaucoup d’informations dans les ouvrages qu’elle consultait à la bibliothèque, mais rien ne valait des renseignements de première main. Théophile se lança dans un exposé enthousiaste sur la sociologie du chaï et ses modes de consommation, qui impliquaient souvent de petits bols de terre cuite à usage unique, dont les clients se débarrassaient sitôt le breuvage terminé. Il n’était alors pas étonnant que Maggie n’ait jamais rencontré de service spécifique au chaï dans les livres d’art, au contraire des services raffinés réservés à la cérémonie du thé au Japon. Le chaï était une boisson beaucoup plus populaire et quotidienne, qui ne laissait presque pas de trace. Cela ouvrait d’autres perspectives à Maggie, qui se perdit dans les méandres de son imagination, à la recherche d’une façon de traduire cette culture spécifique avec ses outils : le crayon, l’aquarelle et le papier.

 

Quand vint l’heure de la relève, Maggie n’avait pas avancé sur sa théorie du chaï en dessin, mais elle flairait une piste. Elle pouvait presque suivre ses effluves fugaces de cardamome, d’anis et de cannelle. Malgré l’envie de se précipiter à la bibliothèque, elle s’obligea à faire un détour par son studio, ne serait-ce que pour donner à Edmond sa ration de croquettes et avaler un morceau avant ce qui promettait d’être une longue après-midi. Elle avala les quelques centaines de mètres qui la séparaient de son logement à grandes enjambées, sa jupe claquant au vent, et écopa d’un point de côté fulgurant. Edmond lui laissa à peine le temps d’entrer avant de réclamer son déjeuner à grand renfort de frottements de mollets, de plaintes miaulées avec ardeur et de petits coups de dents insistants. Une fois sa majesté occupée, Maggie se fit réchauffer une part de tarte et s’attabla avec son carnet à dessin, mais elle n’arriva pas à se concentrer.

Elle arriva à la bibliothèque avec trente minutes d’avance sur son horaire habituel. Reprenant la liste des ouvrages qu’elle avait commandés la veille, elle griffonna une demande pour ceux qu’elle n’avait pas eu le temps de consulter et la porta au bureau. Un collègue de Cora lui tendit sans un mot les boîtes qui n’avaient pas été renvoyées dans les réserves et Maggie dut se retenir de ne pas courir à sa table. Elle se plongea en premier dans un ouvrage consacré à l’Inde, terre du chaï, mais y trouva surtout des études fastidieuses sans aucun rapport avec l’objet de son étude. Sans se départir de son enthousiasme, elle parcourut un deuxième tome qui lui fit tourner la tête par l’étalage de motifs et de couleurs qu’il présentait. Une mine d’inspiration, sans aucun doute, mais ce n’était pas tout à fait ce que Maggie recherchait – même si elle aurait été bien en peine d’expliquer ce qu’elle recherchait exactement.

Pour faire bonne figure, Maggie copia quelques motifs dans son carnet, avec des indications aussi précises que possible sur les couleurs. Au fil de son crayon, elle entra dans une forme de méditation, loin de la frénésie qui s’était emparée d’elle le matin même. Elle avait alors bataillé avec un modèle qui ne se pliait pas à la platitude de sa feuille. Là, face aux reproductions de saris multicolores, elle n’avait qu’à reproduire les formes qui s’offraient à ses yeux dans leur géométrie rassurante. Elle était dans son élément, celui de la répétition calme et organisée des tracés, un monde sans surprise autre que le plaisir des associations de couleur et l’harmonie des dessins. Un monde plein de vie et pourtant inerte, vibrant mais figé.

Maggie passa ainsi le reste de l’après-midi dans un oubli total d’elle-même, ayant concentré son être dans ses deux mains, celle qui tournait les pages du livre et celle qui esquissait.

Quand elle atteignit la fin du livre, elle cligna des yeux plusieurs fois, ajustant son regard aux surfaces uniformes de bois et de pierre de la bibliothèque. Tout lui parut gris après son voyage immobile dans les couleurs éclatantes de l’Inde. Elle s’était enivrée de teintes chaleureuses et intenses, si loin de son univers habituel. Parmi cette profusion, elle avait en outre trouvé un indice de taille : une photographie d’un vendeur de rue, versant à l’aide d’une louche le précieux liquide bouillant dans une série de petits bols. Les récipients en terre cuite n’étaient pas décorés, destinés à finir leur vie en éclats amassés à la sortie de l’échoppe. Leur simplicité rustique contrastait à merveille avec la débauche colorée dans laquelle Maggie s’était perdue. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour croquer leur forme de corolle, mais elle avait pris soin de noter les variations possibles : ce bol-ci était plus épais, celui-là plus haut… Ces marques de leur façonnage rapide ajoutaient beaucoup de vie aux multiples exemplaires d’un même modèle.

 

Sur le chemin du retour, Maggie s’arrêta faire quelques courses, le froid ayant ravivé son envie d’un dîner maison réconfortant. Tandis qu’elle parcourait les allées à la recherche de ses ingrédients, la forme des tasses dansait devant ses yeux, comme imprimée sur sa rétine. Elle ne se précipita pourtant pas sur son carnet dès son retour à son logement. Elle savait d’expérience qu’il valait parfois mieux laisser mijoter ses idées plutôt que les épuiser en quelques croquis jetés à la va-vite. Elle prit donc le temps de se préparer un ragoût de lentilles et de légumes dans lequel elle ne put s’empêcher d’ajouter une belle quantité d’épices qui embaumèrent la minuscule cuisine et lui valurent un regard interloqué de la part du chat. Les effluves ponctuèrent cette journée chaï et chassèrent une partie de la fraîcheur qui s’était insinuée dans le studio. Pendant qu’elle savourait son dîner, Maggie commença à élaborer quelques modèles dans sa tête. Elle parcourut le nuancier qu’elle avait composé dans son esprit au fil de la journée, passant en revue les teintes jusqu’à sélectionner celles qui résonnaient harmonieusement entre elles. Habituellement timorée en matière de couleurs, Maggie se surprit à choisir certains tons vifs, qu’elle équilibra avec d’autres plus assourdis.

Une fois la vaisselle nettoyée et rangée, Maggie s’approcha de sa pochette de papier comme d’une relique. Elle sentait l’inspiration s’accumuler comme dans une cocotte minute. Elle disposa son matériel à portée de main : les crayons et les stylos pour le dessin du motif, et sa petite boîte d’aquarelle pour la mise en couleur. Pour la première fois, Maggie la considéra d’un œil soupçonneux, se demandant si les teintes délicates seraient à la hauteur de l’intensité recherchée. Mais ce n’était plus le moment de douter. Elle plaça une feuille devant elle, saisit un crayon léger, et traça un premier trait.

 

Quand l’alarme sonna le lendemain matin, Maggie tendit la main pour l’éteindre mais ne trouva pas la table de nuit à sa portée. Elle s’était une fois de plus endormie dans le canapé, le dos bien droit mais le cou tordu, et massa profondément sa nuque endolorie. En jetant un œil par la fenêtre, une idée s’imposa à elle : aujourd’hui était un jour Lapsang Souchong. Maggie ne se souvenait pas en avoir déjà vécu. A mi-chemin de la salle de bain, elle s’arrêta, troublée. Ce thé noir de Chine avait la particularité d’être fumé, ce qui en faisait une boisson intensément surprenante. Maggie en avait déjà goûté lors d’un cours, quand elle avait été embauchée au magasin de thé. L’association du thé et de ce parfum sylvestre était tellement incongrue qu’elle avait eu envie d’éclater de rire. Elle gardait un souvenir amusé de ce moment, même si le thé en lui-même ne l’avait pas charmée. Elle n’en n’avait jamais bu à nouveau depuis. Cela lui promettait une journée des plus inhabituelles.

Tout en se préparant, Maggie passa en revue ses connaissances sur le Lapsang Souchong. Elles étaient bien maigres. Rien ne lui revint en mémoire qui puisse la guider, au contraire du chaï de la veille.

Elle se prépara une théière d’Assam, puisant un peu de réconfort dans ses arômes familiers, et l’accompagna d’une tranche de brioche de l’avant-veille qu’elle trempa dans son thé pour l’assouplir. Toute à ses pensées, elle n’eut pas le temps de passer à la boulangerie pour profiter de la fournée du matin, mais arriva néanmoins en avance, bouillonnant de questions, à la porte de la boutique de thé. Quand la silhouette immense de Théophile se dessina au bout de la rue, Maggie faisait les cent pas en mordillant la phalange de son pouce. Elle ne laissa pas le temps à son collègue de s’installer avant de l’ensevelir sous les questions. Il se plia volontiers à l’exercice, commençant par lui faire sentir la boîte de feuilles sèches dont la couche de poussière sur le couvercle indiquait la popularité. Les yeux fermés pour laisser toute latitude à son odorat, Maggie se sentit transportée dans une forêt de sapin sous un soleil éclatant qui mouchetait le sous-bois. Théophile se lança ensuite dans un exposé expert sur les techniques de fumage auquel Maggie prêta une oreille attentive malgré l’impression tenace que quelque chose lui échappait. L’arrivée des premiers clients interrompit la conférence. Maggie resta plongée dans ses réflexions toute la matinée et servit les clients distraitement. Théophile l’empêcha au dernier moment de vendre une théière en fonte grand format à une grand-mère chétive venue offrir à son petit-fils un sachet de pâtes de fruit au thé.

 

De retour dans son studio pour le déjeuner, Maggie dut se rendre à l’évidence que d’une part, elle n’était pas beaucoup plus avancée sur la question du Lapsang Souchong, et que d’autre part, son frigo était presque vide. Elle improvisa des crêpes dont elle offrit un morceau à Edmond tout en raclant sur les siennes le fond d’un pot de confiture laissé là par Marjorie. Le sucre lui redonna un peu d’espoir, mais ne la rendit pas aventureuse au point de se préparer un thé avant de repartir. Tandis qu’elle rassemblait les affaires éparpillées à l’issue de sa séance de dessin de la veille, son regard fut attiré par la page sur laquelle elle s’était endormie. Au milieu de gribouillages sans queue ni tête, une petite coupe était dessinée.

Sa rondeur invitait les mains à l’envelopper. Elle s’inspirait clairement des tasses à chaï qui avaient subjugué Maggie à la bibliothèque, mais s’en démarquait par la richesse du décor qui l’ornait. Un motif de serpent s’enroulait dans le creux du col, et le profil d’une tête délicate à l’œil brillant émergeait de son cou replié sur lui-même. De la gueule grande ouverte se déversaient une multitude de fleurs qui couvraient la partie bombée de la tasse, entremêlant les tiges graciles et les corolles généreuses, jusqu’à rejoindre la queue du reptile après avoir parcouru toute la surface disponible. Ce décor exubérant était contrasté par la modestie des couleurs : de l’ocre, du pourpre et du vert chaud fleurissaient sur un fond sombre. Quelques touches de rose assourdi ourlaient les pétales de certaines fleurs. Quant au serpent, ses écailles sombres étaient rehaussées de points de lumière qui lui donnait un éclat humide et froid.

Maggie examina le croquis pendant de longues minutes. Il était indéniablement de sa main : elle reconnaissait ici et là des formes qu’elles avait travaillé auparavant, mais elles étaient agencées d’une manière surprenante. Leur présence même sur cette coupe était incongrue mais, d’une façon que Maggie ne s’expliquait pas, elle faisait sens. Ce dessin ne ressemblait en rien aux esquisses que Maggie avait déjà réalisées pendant ses recherches. Il trouvait un écho en elle, alors que dans ses dessins précédents, elle s’était efforcée de répondre aux demandes de la commande. Elle ne savait pas comment le considérer : comme une lubie de son esprit à l’orée du sommeil, ou comme un sérieux candidat à soumettre parmi le portfolio qu’elle élaborait ?

Au lieu de perdre plus de temps que nécessaire, Maggie se mit en route pour la bibliothèque. Elle essaya de faire le tri dans ses pensées pendant le trajet, pour aborder sa session de travail avec un esprit dispos, mais elle n’était pas beaucoup plus avancée lorsqu’elle arriva au bout de la rue du Figuier où se dressaient les tourelles surplombant l’hôtel des archevêques de Sens. Elle tourna dans le couloir voûté qui menait à la cour intérieure, ses pas jetant des échos contre les pierres centenaires, et monta jusqu’à l’étage de la salle de lecture. Le bip familier et le grincement du portillon la ramenèrent un peu à la réalité.

Elle inscrivit sur la première fiche de réservation le livre d’où venait la photographie qui l’avait tant inspirée, puis commanda un ouvrage dédié aux tasses, théières et autres récipients à boisson depuis la Préhistoire à nos jours. Rien de tel qu’un ouvrage généraliste et largement illustré pour la distraire et lui inspirer de nouveaux dessins.

Elle hésita presque, en feuilletant le premier volume jusqu’à la page qui avait, semble-t-il, tout déclenché. Que s’attendait-elle à y trouver ? Certainement pas l’origine du motif étrange qui était né sous son crayon. Ce fut presque un soulagement quand elle ne ressentit rien de particulier face à la photographie, si ce n’était un plaisir esthétique diffus qui tenait à la composition, à l’harmonie des tons et au jeu des textures.

Elle aborda le livre suivant l’esprit un peu apaisé et se plongea dans l’histoire qui se déployait à travers ses pages. La succession des styles au fil des époques la berça comme une mélodie familière, et elle pris quelques notes sous forme de croquis hâtifs reproduisant ici la courbe d’un bec de théière, là le motif doré en bordure d’une soucoupe. Le travail répétitif, qui nécessitait peu de réflexion, l’enveloppa d’une bulle bienveillante qui éclata brusquement à la page 167.

Maggie parcourait un chapitre consacré à l’évolution de la silhouette des tasses quand, sur une planche cataloguant les types de récipients sous la forme de simples dessins au trait, elle reconnut son dessin de la veille.

Dans un sursaut, elle referma violemment le livre. Le claquement étouffé par le papier résonna dans la salle de lecture et lui attira le regard outré de plusieurs chercheurs. Maggie rougit instantanément et murmura un « pardon ! » qui n’atteignit probablement pas les destinataires déjà retournés à leur travail. Les battements de son cœur s’étaient accéléré. Un bourdonnement emplit ses oreilles et sa vue se troubla. Elle cacha hâtivement son trouble en ramenant ses cheveux de part et d’autre de son visage, s’efforçant à tout prix de ne pas croiser le regard du bibliothécaire de service, puis resta immobile un long moment. Ses pensées défilaient trop vite pour qu’elle puisse les saisir.

Soupçonnant une hallucination, elle ouvrit à nouveau le livre à la page fautive. Bien rangé parmi ses congénères aux surfaces blanches, trônait, en version miniature, le projet de tasse qu’elle avait créé dans un demi-sommeil moins de vingt-quatre heures auparavant. Rien dans la légende n’indiquait pourquoi ce modèle particulier était en couleur, alors que le reste du livre, publié dans les années 1960, affichait un noir et blanc austère. De la taille d’une pièce de monnaie, ses couleurs minutieusement reproduites, Maggie contemplait sa création. Elle inclina son visage près de la page pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un ajout collé là par un farceur mais non, la surface colorée faisait partie intégrante du papier. Elle gratta discrètement le dessin, mais la couleur tint bon. S’emparant de son carnet, elle fit défiler les pages jusqu’à retrouver celle où figurait son croquis et compara attentivement les deux. A part la taille, tout était identique, jusqu’aux accidents du contour et à l’application un peu hasardeuse des couleurs. Maggie scruta le livre sous tous les angles, vérifiant sa date d’impression et l’état de sa reliure avant de devoir se rendre à l’évidence : c’était un exemplaire authentique, bien que ce détail de la page 167 lui criât le contraire.

 

Maggie essaya de repousser le problème en consultant les autres livres de sa liste, mais elle craignait le pire à chaque fois qu’elle tournait une page. Comme dans un mauvais rêve, elle s’attendait à trouver, étalé en surimpression, sa liste de courses ou bien le dernier message qu’elle avait envoyé à Marjorie. Les pages collaient à ses mains, et il lui semblait qu’une bouche de chauffage donnait directement sous ses pieds. Incapable de se concentrer plus longtemps, Maggie reconnut sa défaite et sortit de la bibliothèque en cachant à grand-peine les tremblements qui l’agitaient. Elle n’eut pas eu le courage de vérifier une dernière fois page 167 si elle n’avait pas tout imaginé.

En manque d’air, Maggie se dirigea vers la Seine et longea les quais, regardant à peine autour d’elle. L’image de son dessin dans ce livre imprimé soixante ans auparavant flottait obstinément dans sa mémoire. Se pourrait-il qu’elle l’ait déjà consulté sans s’en souvenir, et que son inconscient ait reproduit le modèle dans ses moindres détails ? La couche de poussière sur le carton qui protégeait le livre suggérait le contraire. Ce modèle pouvait-il être apparu ailleurs, sur Internet par exemple ? Maggie avait une excellente mémoire photographique, mais pas au point de copier aussi fidèlement une image. Toute à ses réflexions, elle dépassa le pont Louis-Philippe, le pont d’Arcole et le pont Notre-Dame avant que la silhouette de la Conciergerie ne lui suggère une idée. Elle bifurqua vers le pont au Change, traversa l’Île de la Cité d’un pas vif et aboutit place Saint-Michel avant de se précipiter dans une librairie de Beaux-Arts.

Familière des lieux, elle ne tarda pas à localiser le rayon qui l’intéressait, et parcourut les rayonnages jusqu’à tomber, comme par miracle, sur un exemplaire mal en point du même livre. Son cœur battait à toute allure après sa marche tonique, et dans l’atmosphère ouatée et surchauffée de la librairie, Maggie se mit à transpirer généreusement. Elle attrapa la tranche de l’épais volume et entreprit de le faire glisser de l’étagère qu’il ne semblait pas vouloir quitter de son plein gré. Elle s’y reprit à plusieurs fois pour trouver la page tant ses mains tremblaient. Un petit rire nerveux lui échappa face à la page 167. Rien. Ou plutôt, un alignement des plus innocents de tous les types de tasses répertoriés par l’illustrateur, minutieusement tracés en noir sur fond blanc. De couleur, point. Aucun motif de serpent et de fleurs ne venait troubler l’ordre monochrome de la planche.

Le tremblement de ses mains reprit de plus belle, mais à un rythme moins soutenu : c’était la fébrilité molle après un effort intense ou un accès de panique. Elle retrouva l’air libre comme on émerge de l’eau, aspirant l’air pollué du boulevard Saint-Michel à grandes goulées. Encore faible, elle alla s’adosser quelques minutes contre la fontaine qui glougloutait paisiblement par tous les temps, sans se soucier des touristes qui faisaient de larges écarts pour éviter de trouver sa silhouette dans le champ de leur appareil photo. Le mystère s’épaississait si le dessin fautif ne se trouvait que dans un seul exemplaire du livre, mais Maggie y trouvait une forme de consolation.

 

Elle se remit lentement en route vers son studio. Il était hors de question de retourner à la bibliothèque. A la place, elle longea l’Île de la Cité de l’autre côté de la Seine et trouva refuge dans le petit square qui faisait face à l’Île Saint-Louis. Il était encore tôt ; le froid avait découragé la plupart des passants. Maggie trouva un banc inoccupé et s’assis avec un soupir. C’était sûrement un mauvais rêve. Elle aurait dû se douter qu’un jour Lapsang Souchong ne lui réservait pas que des bonnes surprises. A présent qu’elle y pensait, elle comprit que son intuition matinale s’était concrétisée à la bibliothèque. Le thé fumé, avec son parfum évoquant tout sauf une boisson, lui avait suggéré l’existence d’une chose qui n’était pas à sa place. Il n’avait fait que la mettre en garde. Maggie avait forcément eu une hallucination là-bas, elle en était de plus en plus assurée. Il n’y avait aucune explication rationnelle à la présence de son dessin, tout juste sorti de son imagination, dans un livre. Le lendemain, elle retournerait à la bibliothèque, commanderait à nouveau cet ouvrage, et constaterait son erreur. Maggie souligna sa résolution en prenant quelques grandes inspirations qui achevèrent de la calmer, puis elle rentra chez elle.

Comme s’il avait perçu son trouble, Edmond se montra particulièrement avide d’attention ce soir-là. Il ne quitta pas Maggie, manquant de peu de la faire trébucher quand elle essayait de se déplacer. Elle dressa le camp dans le canapé, rassemblant autour d’elle son dîner, son ordinateur, de la lecture et ses affaires de dessin au cas où, et décida de ne plus bouger jusqu’à l’heure du coucher. Edmond s’installa en ronronnant sur ses genoux, plantant ses griffes dans ses cuisses avec délectation.

Malgré tout le confort dont Maggie s’était entourée, elle ressentait toujours ce vertige au fond d’elle-même, comme si elle se tenait au bord d’un précipice et qu’un vent la poussait continuellement vers le vide. Elle gratta machinalement Edmond derrière les oreilles, et se concentra sur la vibration profonde qui passait du petit corps poilu et chaud vers son ventre. Il fallait qu’elle se confronte à nouveau au livre, quel que soit le mystère qu’il abrite dans ses pages. Maggie était en équilibre sur un fil, prête à basculer. D’un côté s’étendait le retour à l’ordre d’un livre vierge, qui laissait néanmoins planer un doute sur sa santé mentale, et de l’autre l’inconnue de cette édition unique dans laquelle trônait un dessin qui n’y avait pas sa place. Maggie n’était pas née quand l’ouvrage avait été publié. Il fallait alors que quelqu’un d’autre ait placé là ce motif. Etait-ce un message ? Un nœud dans le continuum spatio-temporel ? Maggie sentit son imagination s’emballer. Une liste d’hypothèses plus invraisemblables les unes que les autres se déroula devant ses yeux. Dans l’une d’entre elles, elle entrait en possession d’une machine à remonter dans le temps et allait elle-même dessiner la tasse sur la planche en noir et blanc. Maggie frissonna à l’idée qu’elle (même une future version d’elle-même) ait pu commettre le crime de considérer ce traité des plus sérieux comme un livre de coloriage.

Malgré l’heure peu avancée, elle préféra aller se coucher plutôt que de passer sa soirée à ruminer. Elle essaya en vain de se concentrer sur quelques pages de son roman, avant de capituler et de se pelotonner contre Edmond qui ronronna de plus belle.

 

En ouvrant les yeux le lendemain, pendant quelques secondes, Maggie savoura sans le savoir le bonheur de l’oubli. Puis le sentiment d’avoir égaré une information capitale la titilla avant que les évènements de la veille ne lui reviennent en bloc.

Elle se redressa brutalement dans son lit, causant la fuite outrée d’Edmond. Les rouages de son cerveau se remirent en route et firent défiler sans ménagement toutes les informations dont elle disposait, mêlées à toutes les questions qui l’assaillaient depuis la veille. Elle se dirigea vers la salle de bain dans l’espoir qu’une douche chaude ferait fuir une partie de ses angoisses. Environnée de vapeur, elle se frictionnait avec énergie quand un parfum fugace la fit s’arrêter. Elle le connaissait, mais sa présence ici ne s’expliquait pas – une caractéristique récurrente, il semblait, dans l’environnement de Maggie ces derniers temps. Elle n’identifia pas tout de suite la fragrance d’herbe coupée et séchée qui lui évoquait des journées paresseuses sous un soleil doux, ainsi qu’un confort paisible. Elle finit ses ablutions rapidement, captivée par le souvenir de ce parfum. C’était un thé, et plus particulièrement un thé vert, mais lequel ? Le meilleur endroit pour y répondre était sans conteste la boutique. Maggie s’habilla à la va-vite avant de se forcer à avaler son petit-déjeuner. Après les mésaventures à l’odeur de thé fumé de la veille, elle n’eut pas le courage de boire autre chose que de l’eau. Si Théophile l’aidait à retrouver le thé mystérieux, elle pourrait toujours en boire une tasse dans la matinée pour se rattraper. Il était encore trop tôt pour ouvrir le magasin, mais Maggie ne pouvait pas rester en place.

Elle entraîna ses pensées troublées vers la place des Vosges, à l’opposé de son itinéraire habituel. La cour carrée était lugubre dans le petit matin vide. Quelques courageux couraient ou s’étiraient le long des allées poussiéreuses. Maggie fit deux fois le tour des grilles avant de croiser le regard suspicieux d’un vieux monsieur qui promenait son chien. Elle descendit alors en direction de la Seine, passant l’espace de trois ponts sur l’Île Saint-Louis avant de repartir vers le nord en direction de la boutique. L’heure approchait enfin. Elle croisa Théophile sur le chemin et se força à parler météo pour ne pas l’agresser immédiatement avec ses questions. Sitôt passé la porte, cependant, elle lança l’offensive.

« Dis, Théophile, est-ce que tu pourrais m’aider à retrouver un thé ? J’ai le souvenir d’un parfum qui me trotte dans la tête depuis ce matin sans arriver à mettre un nom dessus.

- Pas de problème, tant qu’on peut s’occuper du réassort en même temps. Apparemment la boutique a été dévalisée hier après-midi et les étagères sont à moitié vides. »

Maggie accueillit avec plaisir la perspective d’un travail qui demandait peu de réflexion. Tout en parcourant les rayonnages, elle notait les produits manquants pour aller les chercher dans la réserve, et profitait de chaque aller-retour pour interroger son collègue qui s’occupait du mur d’en face.

« Je sais que c’est un thé vert, d’origine, et que c’est un des premiers que m’a fait découvrir ma mère. A part ça, j’ai peu d’indices à ma disposition.

- Est-ce qu’il t’évoque plutôt la fraîcheur, l’astringence ? Est-ce qu’il a un goût puissant ou velouté ? Des notes de terre humide peut-être ? »

Théophile avait activé son mode de goûteur de thé expert. Prise au dépourvu par son vocabulaire, Maggie prit quelques instants pour réfléchir, mais le souvenir commençait à s’estomper à mesure qu’elle s’activait dans la boutique et croisait ici ou là les effluves des dizaines de thés différents qui y étaient rangés.

«  Une certaine fraîcheur, oui, mais pas celle du Sencha. Quelque chose de moins iodé, plus doux, sans aucune amertume, enfin, sans aucune astringence. Les feuilles sèches étaient longues, simplement roulées, et il fallait prendre garde à ne pas dépasser les deux minutes trente d’infusion.

- Un Long Zhu peut-être ?

Théophile se dirigea d’un pas assuré vers le fond de la boutique, où les boîtes de thé en vrac étaient soigneusement alignées du sol au plafond. Il s’accroupit, disparaissant un instant derrière le comptoir, puis déplia sa silhouette immense et fit signe à Maggie de s’approcher. Il agita la grande boîte d’un mouvement sec du bras, puis souleva le couvercle et invita Maggie à sentir les feuilles. Un parfum boisé très délicat l’enveloppa tout en douceur. Elle sentit une parenté avec celui de son souvenir, mais ce n’était pas le bon.

« C’est presque ça. Oui, un thé proche, mais encore plus… léger. Ça t’aide ?

- Je crois, oui. Essaie donc celui-là.

Il ouvrit une seconde boîte. C’était exactement celui-là. Des feuilles plates, d’un vert terne, et un parfum qu’elle connaissait par cœur sans pouvoir le décrire. Il avait la simplicité d’un nuage de vapeur s’élevant dans l’air, et la complexité aromatique d’une forêt verdoyante. La gorge nouée, elle secoua la tête plusieurs fois pour signifier à Théophile qu’il avait trouvé. Sans un mot, il emporta la boîte vers l’entrée de la boutique et mesura plusieurs cuillérées qu’il versa dans la théière automatique pour servir toute la journée aux clients. Maggie battit en retraite un moment dans l’arrière-boutique, respirant profondément pour calmer la vague d’émotions qui l’avait submergée.

Elle en ressortit apaisée, les bras chargé de produits à installer sur les étagères. Elle commença à les répartir tant que le thé infusait, puis Théophile leur servit à chacun une tasse. Elle huma la vapeur qui s’en échappait et sentit quelque chose se dénouer dans son ventre. A chaque inspiration, ses épaules se détendaient un peu plus. Elle garda les yeux fermés, attentive aux bruits qui l’environnaient sans les laisser la troubler. La première gorgée acheva de la convaincre qu’elle avait trouvé son thé du jour : c’était un Long Jing, un thé vert de Chine dont le nom pouvait se traduire par « Puits du Dragon ».

Quand sa mère l’avait initiée au thé, Maggie avait d’abord été attirée par les mélanges très parfumés, aux notes de fruits et d’épices. Peu à peu, elle avait apprivoisé les thés « nature », comme elle les appelait alors, en commençant par des thés noirs corsés qu’elle avalait le matin à la place d’un café. Elle en était venu à son rythme aux thés verts, succombant en premier à la fraîcheur des Sencha du Japon puis traversant la mer pour rejoindre le continent chinois et explorer la richesse de ses thés noirs, verts, bleu-vert, blancs, voire même sombres et fumés. Au fil de ce voyage sensoriel, c’était vers le Long Jing qu’elle était revenue encore et encore, avant de l’oublier, sans qu’elle puisse se l’expliquer. Retrouver les sensations de son adolescence avait des propriétés magiques. Le temps de boire sa tasse, Maggie oublia complètement le trouble qui l’agitait depuis la veille.

Elle observa la boutique autour d’elle, ses alignements de boîtes strictement identiques, dont seules les étiquettes permettait d’identifier les trésors qu’elle renfermaient. Un ordre paisible régnait, que Maggie n’avait pas apprécié à sa juste valeur jusqu’ici. Elle avait vu la boutique comme un réservoir d’inspiration et un terrain de jeu pour la vie de vendeuse qu’elle s’était inventée un peu par hasard. Elle la découvrait à présent comme un monde dont elle voulait garder jalousement l’entrée : un monde réservé à un petit public d’initiés gouvernés par la figure imposante et longiligne de Théophile, et qui parlaient entre eux dans le jargon des amateurs de thé, où les mots couleur, note, jardin, liqueur, prenaient un sens différent.

Arrivée au bout de son thé, Maggie garda sa tasse encore chaude entre ses mains, comme si elle rechignait à reprendre complètement pied dans la réalité. L’arrivée de plusieurs clients l’y força néanmoins, mais elle se surprit à parler plus doucement que d’ordinaire, et à mesurer chacun de ses gestes, comme pour préserver l’atmosphère de parfait équilibre qui régnait.

Le moment de fermer boutique pour le déjeuner finit par arriver. Théophile surprit alors Maggie en lui proposant de déjeuner ensemble. En quelques minutes de marche, ils s’éloignèrent du périmètre dont Maggie avait l’habitude, et remontèrent une petite rue tortueuse aux vitrines discrètes. Théophile poussa la porte d’une de ces cantines de quartier dont les Parisiens avaient le secret. La serveuse l’accueillit par son prénom et souhaita la bienvenue à Maggie. Ils s’installèrent près de la fenêtre, à une petite table baignée par les rayons du soleil hivernal. Théophile laissa à son invitée le confort de la banquette, calant son long corps dans une chaise qui semblait trop fine pour supporter son poids. La carte que Maggie étudia était courte, mais déclinait les légumes de saison avec art. Elle laissa son collègue choisir pour eux deux.

En attendant le retour de la serveuse, Maggie parcourut la salle des yeux. Largement éclairée par les grandes baies vitrées, elle mêlait harmonieusement le bois clair, le verre et le blanc cassé avec quelques touches de vert foncé sourd. Maggie se rendit compte qu’elle n’avait pas prêté attention à l’enseigne en entrant.  Théophile orienta la conversation vers leur dégustation du matin et les raison qui avaient poussé Maggie à la recherche du thé de son enfance. Sans entrer dans les détails, elle évoqua la commande qui l’avait amenée à Paris et la documentation qu’elle rassemblait pour s’inspirer. Sous le regard franc et ouvert de Théophile, elle se risqua à expliquer son lien avec le thé et la façon dont telle ou telle variété colorait ses journées sans qu’elle n’ait de prise sur son choix. Elle donna quelques exemples qu’elle jugeait sans danger, dont le Long Jing de ce matin-là et le chaï qui avait précédé sa soirée particulièrement créative, évitant volontairement le souvenir du Lapsang Souchong. Théophile maintint un silence curieux, qui l’invitait à partager ses impressions, mais avant que Maggie puisse lui dresser la liste exhaustive des thés qui avaient teinté ses journées et de la façon dont elle avait compris rétrospectivement leur influence sur ses actes, l’entrée arriva.

Elle était servie dans des ramequins en terre vernie qui laissaient planer le mystère sur leur contenu. Seule une crème fouettée immaculée les surmontait. Maggie n’avait pas prêté attention à ce que Théophile commandait : elle s’arma donc de sa cuillère pour explorer vaillamment le contenu du ramequin. La mousse était soyeuse et aérienne. Elle sentait bon la crème, dont la douceur était équilibrée par une saveur qui pris Maggie au dépourvu, boisée et ronde. Toute à sa dégustation, elle ne remarqua pas tout de suite que Théophile la dévisageait d’un air amusé. Elle poursuivit son enquête, piochant au fond de son récipient de petites cubes de betterave d’un pourpre foncé. L’alliance de leur saveur terreuse et profonde avec les notes de noisette de la crème était un délice. Elle jeta un coup d’œil à son collègue, s’attendant à saisir sur son visage la même surprise qui s’affichait probablement sur le sien, mais il était visiblement déjà venu.

« Il y a du thé dans la crème !

- Du Oolong, plus précisément. Il est infusé dans la crème avant qu’elle soit montée en chantilly.

- C’est du génie, décréta Maggie en continuant sa dégustation.

A chaque bouchée, la richesse aromatique du mélange se révélait un peu plus. Seuls trois ingrédients de base formaient ce plat délicat, raffiné mais simple. La curiosité de Maggie était piquée. Ils finirent tous deux leur entrée sans un mot, comme si la conversation risquait de briser l’équilibre du plat.

- La chef est une ancienne collègue, qui parcourait le monde pour découvrir les thés et créer des mélanges, expliqua Théophile. Elle m’a beaucoup appris. Finalement, le royaume de la tasse s’est révélé un peu étroit pour ses ambitions, et elle a étendu ses connaissances à la gastronomie. Elle fait des merveilles, comme tu peux le constater.

- Au-delà du matcha dans la pâtisserie, je n’aurais jamais imaginé cuisiner au thé. Pour moi, il était le parfait accompagnement d’une dégustation, qu’il pouvait sublimer, mais j’ignorais que les deux pouvaient se mêler.

- Tu remarqueras qu’on ne nous sert pas de thé avec les plats, ni de vin, dont le mécanisme de la dégustation est très proche du thé.

- J’imagine que boire le même Oolong que celui de l’entrée aurait déséquilibré les goûts, et il aurait été hors de question de servir autre chose.

- En revanche, une petite tasse nous est autorisée pour patienter entre les plats et rafraîchir le palais. »

Maggie trouva cette expression étrange pour une boisson qui l’avait bien des fois brûlée, mais en sirotant le thé qu’on leur servit, un thé de Chine légèrement fermenté, elle se rendit à l’évidence que chaque petite gorgée nettoyait son palais et le préparait à la prochaine étape de leur aventure culinaire.

On leur apporta deux assiettes sous cloche, qui révélèrent les demi-lunes parfaites d’une demi-douzaine de raviolis jaune pâle baignant dans un bouillon clair et parfumé.

« Mais… C’est du Long Jing ! »

- Impossible de te surprendre, répondit Théophile avec un petit rire. J’ai pensé à ce plat lors de notre enquête de ce matin. »

La fine pâte d’un ravioli céda aisément sous le couteau de Maggie, révélant un cœur orangé moucheté. Elle y plongea les dents de la fourchette, pour la goûter avant le reste. C’était une crème de courge assaisonnée à la sauge, qui fit frissonner Maggie de plaisir. Elle détailla ensuite une portion de ravioli qu’elle accompagna d’un peu de bouillon. Les notes d’herbe du thé complimentaient parfaitement la farce légèrement sucrée.

Maggie arriva au bout de son assiette trop vite à son goût, perdue qu’elle était dans la volupté délicieuse de cette cuisine unique. Elle émit un soupir de satisfaction, et s’extasia sur son expérience auprès de Théophile et de la serveuse venue débarrasser les assiettes. Avant le dessert, on leur servit une petite tasse de Genmaicha, un thé au riz grillé qui mettait parfaitement la note finale à la partie salée de leur repas.

L’heure du dessert arriva. Devant chaque convive furent placées deux coupelles, l’une garnie de crème aux œufs et l’autre accueillant une poire pochée. Maggie se doutait désormais que les desserts cachaient également des parfums inattendus. Elle plongea la cuillère dans la crème, qui révéla un arôme infiniment réconfortant d’amande. Une touche de thé vert évitait à l’ensemble de devenir écœurant. Quant à la poire, elle avait été longuement pochée dans un bouillon au chaï et sa chair sucrée se mêlait aux épices chaleureuses en fondant sur la langue. Maggie dégusta son dessert les yeux fermés, vérifiant à peine la trajectoire de sa cuillère entre chaque bouchée. Le monde extérieur avait entièrement disparu et elle-même se résumait à sa main, sa bouche et son cœur qui palpitait avec délice.

Une fois la vaisselle raclée jusqu’à la dernière miette, Maggie remercia Théophile avec profusion pour cette expérience. La petite salle s’était emplie pendant leur repas. Tous les convives semblaient dans le même état de relaxation et d’extase gustative que Maggie, et les conversations étaient murmurées, parfois d’une table à l’autre, créant un bourdonnement enveloppant loin de la cacophonie qui régnait souvent à l’heure du déjeuner dans les établissements que Maggie avait fréquentés jusque là.

Ils partagèrent l’addition et, après de nouveaux remerciements et l’assurance qu’on transmettrait ses félicitations à la chef, Maggie accepta à regret de quitter le restaurant. Théophile l’accompagna jusqu’à un carrefour qu’elle connaissait, puis ils se séparèrent comme deux personnes qui ont partagé une expérience d’ordre spirituel.

 

Maggie se dirigea vers la bibliothèque, l’esprit bien plus apaisé que le matin même. A chaque pas, pourtant, une inquiétude rampante frappait à la porte de son esprit et se rappelait à son bon souvenir. Bercée par le parfum du Long Jing sous le signe duquel sa journée était placée, Maggie garda une mesure de sérénité, mais en entendant ses pas résonner sous le couloir voûté, elle se demanda si elle ne commettait pas une erreur. Que pouvait lui apporter une nouvelle consultation du livre mystérieux ? Le manège désormais familier des questions se remit en route. Cette fois, Maggie l’observa depuis la terre ferme, au lieu d’être embarquée de force dans son tourbillon étourdissant. Elle se sentait rassérénée par la promesse du thé. Ses feuilles roulées, qui se déployaient au contact de l’eau chaude, cachaient un réconfort dans lequel Maggie puisa largement.

En montant les escaliers vers la salle de lecture, ses sens lui parurent aiguisé. Elle laissa sa main courir le long de la rambarde de pierre et huma l’air poussiéreux qui annonçait les rayonnages. Les rangées d’étagères s’inclinaient vers elle, la dépassant de leur hauteur bien organisée. Elles les passa sans s’attarder, et arriva dans la salle de lecture haute de plafond qu’elle affectionnait désormais autant qu’elle la redoutait. Cora lui adressa un signe de tête en l’avisant. En s’asseyant à sa place habituelle, Maggie sentit son cœur battre sensiblement plus vite. Sa main tremblait légèrement en recopiant sur le bordereau les informations du livre qu’elle connaissait à présent par cœur.

« Une seule demande aujourd’hui ? » demanda la bibliothécaire d’un ton factuel. Maggie répondit d’un hochement de tête et retourna s’asseoir. Pour éviter de ruminer, elle entreprit de dessiner de mémoire les petites tasses rustiques dans lesquelles elle avait bu entre chaque service du déjeuner. Toute à son croquis, elle laissa les odeurs refaire surface et flotter autour d’elle, saisissant ici les effluves sucrés de la courge, là les épices baignant le dessert. Ce rituel maintint à distance, pendant un moment suspendu, les pensées qui tournoyaient à l’orée de son esprit et qui s’engouffrèrent dans la brèche ménagée par l’arrivée de Cora. Elle tenait entre ses mains l’éternel carton gris, un peu moins poussiéreux que les fois précédentes.

Maggie osait à peine le toucher. Elle se répéta que l’exemplaire de la librairie était la preuve qu’elle ne perdait pas la tête, et qu’elle avait juste dû se laisser emporter par une fièvre créatrice aussi bénigne que temporaire. Elle feuilleta les pages, faisant défiler les images en noir et blanc jusqu’à la page 167. Là, au centre de la planche, se tenait toujours la miniature de son croquis coloré. Un soupir tremblant s’échappa des lèvres de Maggie, et chacune de ses inspirations suivantes semblait la creuser davantage qu’elle ne l’emplissait d’oxygène. Sa vue se brouilla. Elle garda un calme à peine apparent le temps de prendre en photo la page avant de ranger à toute vitesse le volume et de le rapporter à la bibliothécaire en chuchotant « une urgence, je suis désolée… ».

Le court trajet jusqu’à la sortie lui parut interminable. Elle s’éloigna rapidement de la bibliothèque par une rue serpentine dont les immeubles masquèrent efficacement les tourelles du monument. Ses pas la menèrent, par un chemin détourné, vers la boutique de thé, mais elle se souvint que Théophile ne travaillait pas cet après-midi-là. Elle bifurqua vers le sud, se laissant entraîner par la très légère pente descendante menant vers les quais, esquivant les passants et sursautant à chaque moto qui filait dans l’autre sens. Malgré le soleil d’hiver rayonnant, la Seine affichait la même couleur de tourbe. Maggie suivit son cours, espérant en vain que le flot bourbeux engloutisse tout ce qui avait trait à ce maudit livre. Elle longea toute la façade du Louvre sans y prêter attention.

En apercevant la silhouette du musée d’Orsay sur sa droite, elle se rendit compte du chemin qu’elle avait parcouru. Elle traversa le fleuve et parcourut, de l’autre côté de la Seine, tout le chemin qu’elle avait déjà fait. Afin d’éviter de tomber à nouveau sur la bibliothèque, elle dépassa l’île Saint-Louis et emprunta le pont de Sully. Elle retrouva rapidement ses marques dans le quartier, et se dirigea vers la boulangerie qu’elle avait négligée ces derniers jours. Le brouhaha des parents avec leurs enfants sortis de l’école parvint à noyer ses pensées pendant qu’elle faisait la queue, si bien qu’elle commanda un goûter complet et s’attabla près de la fenêtre. En lui apportant son Darjeeling (l’option était limitée dans cet établissement, mais le potentiel de réconfort de ce thé noir était suffisant), Ludovic se permit un « rude journée ? ».

Maggie chercha une réponse appropriée dans ses petits yeux et son nez pointu. Il était tentant de tout déballer, là, entre deux gorgées de thé brûlant, et de laisser ses mots se perdre dans la mémoire encombrée d’un boulanger surmené, mais elle n’en avait pas encore le courage et Ludovic n’était certainement pas l’interlocuteur idéal.

« Oui, admit-elle dans un souffle, massant son front comme si une migraine l’empêchait d’entrer dans les détails.

- La maison ne fait pas dans les pommes empoisonnées, s’il s’agit d’un problème relationnel. Pour le reste, eh bien je ne connais pas de problème qu’une bonne tranche de brioche ne peut résoudre. Bon appétit ! »

Il s’éloigna en navigant lestement entre les corps des clients, offrant au passage un bonbon à un petit garçon qui faisait la queue sagement. Sa gentillesse efficace fit monter les larmes aux yeux de Maggie.

« Reprends-toi, ma fille, se chuchota-t-elle. Ce n’est rien qu’un trop-plein d’émotions. »

Elle souleva le couvercle de la théière d’eau chaude pour y glisser la mousseline remplie de thé. Elle n’avait pas pu convaincre l’équipe d’adopter le thé en vrac, pour des questions de logistique, mais au moins ne l’apportaient-ils plus en train d’infuser depuis un temps indéterminé. Maggie retira la montre de son poignet et la posa parallèlement au plateau afin de surveiller l’infusion. En attendant, elle dévora des yeux la généreuse brioche et ses courbes dorées, la dessinant dans son esprit pour en retenir tous les détails gourmands. Une petite pointe de pâte roussie à la cuisson ici, un creux moelleux plus pâle là. Maggie était trop fatiguée pour sortir son matériel de dessin, mais elle s’accorda une courte méditation artistique.

Le temps écoulé, elle se versa une tasse du liquide ambré et se perdit dans les volutes de fumée qui s’en dégagèrent. Son bouquet légèrement tannique, qu’elle réservait d’habitude au petit-déjeuner, lui éclaircit un peu les idées et fit refluer les attaques de morosité. Maggie s’empara de la brioche des deux mains, et en déchira délicatement le chapeau. La mie céda sous ses doigts, envoyant une bouffée de parfum de beurre qui la fit saliver instantanément. Elle arrêta le morceau à quelques centimètres de son nez pour profiter de son odeur. Dès qu’elle y croqua, la brioche fondit et disparut en un rien de temps. Elle fit de même avec chaque bouchée, la portant à son nez pour en profiter le plus longtemps possible. Maggie n’était pas croyante, mais elle vouait au thé et à la nourriture une attention toute religieuse.

 

De retour chez elle, elle sentit que, pour préserver l’état d’oubli dans lequel l’avait plongée sa pause, il fallait qu’elle reste active et qu’elle évite pendant un temps tout ce qui pouvait lui rappeler son travail. Elle sortit son carnet à dessin, mais l’ouvrit à la dernière page et entreprit un portrait d’Edmond à offrir à sa maîtresse au moment de lui rendre les clés du studio.

Le dictateur de poche sortait visiblement de sa sieste, et n’avait pas l’intention de poser sagement. Malgré les demandes insistantes de Maggie, il persistait à se dandiner dans sa direction pour jouer avec le crayon qui filait sur le papier dans l’espoir de saisir une attitude ou une expression avant d’être capturé par le félin. Faute de mieux, Maggie abandonna son outil, qu’Edmond se mit à mordiller copieusement, et s’installa de l’autre côté du canapé, d’où elle dégaina un autre crayon pour croquer la silhouette du prédateur en action. Petit à petit, les gestes du chat se firent plus paresseux, et il finit par se coucher en vainqueur triomphant, couvant sa proie de sa fourrure épaisse.

Maggie en profita pour passer un peu plus de temps sur un même dessin. Délaissant les croquis hâtifs qui se résumaient parfois à un trait de carbone, elle tourna une nouvelle page et traça d’une main légère les contours de son modèle. Le résultat aurait plutôt évoqué une pomme de terre à un œil profane, mais Maggie lisait dans les accidents de la ligne toutes les informations dont elle avait besoin. Elle commença par les pattes, soulignant leur forme rebondie sans oublier l’éclat d’une griffe qui pointait devant un coussinet dodu. De là, elle explora le museau rose et son arabesque rococo, avant de s’arrêter un moment pour comprendre l’angle de la tête. Se rappelant les enseignements d’une théière quelques jours plus tôt, elle se força à regarder sans convoquer ses (maigres) connaissances sur l’anatomie féline, et concentra son attention sur l’emplacement de l’oreille dans la composition globale. Avant d’approfondir les détails, elle repéra la queue, enroulée serré autour du corps. Alors seulement, elle entreprit de travailler les valeurs de gris, changeant son crayon pour une version plus grasse.

La séance de dessin jouait son rôle : Maggie avait perdu toute conscience de ce qui l’entourait, à l’exception du carré de canapé où dormait à présent Edmond. Elle sentait à peine que sa jambe gauche, à moitié coincée sous elle, s’engourdissait irrémédiablement. Ce n’est qu’au moment de changer de position, quand son croquis lui parut suffisamment détaillé, qu’elle laissa échapper un grognement et se massa le pied pour tenter d’en évacuer les fourmillements. L’agitation ne dérangeant pas le chat, Maggie s’installa par terre devant lui, sur un coussin, pour tenter de capter son expression détendue. L’exercice était complexe, car il impliquait de saisir une absence de tension, alors que ce sont habituellement celles-ci qui charpentent un dessin d’anatomie. Une gueule grande ouverte sur des rangées de dents offre plus de prise que la ligne discrète d’une babine au repos. Dans cet exercice d’équilibriste, Maggie dut faire plusieurs tentatives avant de dompter la courbe du sourire d’Edmond et l’angle particulier de ses yeux clos. Puis, elle ne résista pas à l’appel des pattes soigneusement rangées devant le fauve et leur consacra une demi-page de son carnet, esquissant presque chaque poil, caressant les rondeurs des orteils avec son crayon. Elle conclut cette séance en posant délicatement son oreille contre le ventre d’Edmond d’où lui parvenait une vibration sourde et infinie. Respirant à plein nez l’odeur propre de son pelage, elle se laissa bercer par le ronronnement bienheureux du félin que rien ne troublait, et surtout pas une tasse de thé.

Encouragée par le succès de sa séance de modèle vivant, Maggie retourna à nouveau son carnet, prit une grande inspiration et tourna rapidement les pages jusqu’à en trouver une de libre. Elle apercevait en transparence la forme de la tasse qui s’était retrouvée dans le livre (ou qui en venait, Maggie n’avait plus de certitude à ce sujet, à part sa volonté de reprendre à zéro). Elle s’apprêtait à esquisser quelques formes possibles de tasses pour la collection que lui avait commandée la marque de thé, quand son œil fut attiré par la masse d’Edmond, dont le dos se soulevait et s’abaissait imperceptiblement, suivant un rythme éternel. La courbe de sa queue formait un arc si évident que Maggie eut l’idée d’en faire l’anse de sa tasse. La courbe de son front, qui s’inversait un tant soit peu à l’endroit du museau, lui donna, en symétrie, le ventre de la coupe. L’ogive des oreilles se transforma en motif discret répété le long de la bordure. Maggie colora le tout des teintes fauves et ocres dont le pelage d’Edmond avait le secret. Nul n’aurait pu imaginer l’inspiration derrière ce modèle, mais Maggie poussa en l’achevant un profond soupir de contentement.

Le souvenir de son déjeuner se présenta ensuite à elle et elle l’accueillit avec délectation, se replongeant minute par minute dans la dégustation surprenante à laquelle Théophile l’avait invitée. Sans réfléchir, elle esquissa une deuxième tasse, plus ronde et trapue, un peu irrégulière, dont elle imagina le grès teinté de pourpre terreux en hommage à l’humble betterave dissimulée sous la crème aérienne. Une troisième forme émergea bientôt, élancée et munie d’une anse chantournée. Le caractère presque baroque de son allure se para d’un orange assourdi. Enfin, Maggie dessina un mug tout simple qu’elle saupoudra joyeusement de mouchetis dorés qui prenaient la lumière et réveillaient le blanc crème du fond.

L’inspiration se tarit d’elle-même, laissant Maggie baigner dans une satisfaction fatiguée. Elle avait versé dans cette collection inopinée ce qui avait fait son bonheur ce jour-là, et ne ressentait pas le besoin d’ajouter quoi que ce soit. Elle referma son carnet, le déposa en évidence sur la table et alla prendre une douche qui acheva de la détendre et d’évacuer les tensions de la journée. Plutôt que d’envoyer tout de suite des photos du fruit de son travail à son commanditaire, elle s’octroya le luxe d’une soirée passée à lire. Munie d’une tasse fumante d’où s’échappait des arômes rafraîchissant de menthe et de verveine, elle se glissa sous Edmond.

« Quel soulagement, pensa Maggie, si le livre que j’avais commandé n’avait pas été disponible, et si j’avais pu ne jamais poser les yeux sur lui. » L’instant d’après, elle se ravisa. La frustration aurait été suffisante pour l’empêcher de travailler tant que l’ouvrage lui échappait. En outre, elle aurait sûrement considéré son premier modèle de tasse comme le bon et l’aurait soumis à l’approbation de son commanditaire sans savoir qu’on risquait de retrouver sa trace dans un tome poussiéreux au fin fond des réserves de la bibliothèque Forney. Un doute affreux saisit Maggie : si elle avait créé la tasse au serpent avant de voir le livre, alors les modèles qu’elle venait de créer ne risquaient-ils pas de s’y retrouver également ?

 

Le ronronnement insistant d’Edmond la rappela à la réalité en l’ancrant dans les sensations du moment. C’était l’association de ses sensations et ses émotions qui avait guidé sa main quand elle dessinait, et cela garantissait l’originalité de sa création. Réconfortée par l’idée que le livre de la bibliothèque Forney ne pourrait plus l’atteindre, Maggie tourna la page de son roman et écuma aux côtés de l’héroïne les couloirs sans fin d’une bibliothèque du bout du monde.