La leçon de peinture

Des grains de poussière apparaissent et disparaissent en passant dans le rai de lumière. Ils s’attardent ou rebondissent sur les deux corps penchés sur la table. Une grande feuille de papier encore vierge couvre la plupart de la surface, tandis qu’une petite fille et une femme plus âgée parlent de composition. La première tient un crayon en suspens. Sa grand-mère enveloppe la main de sa petite-fille avec la sienne et se penche davantage, invitant un premier trait.

Son coude heurte une tasse remplie de pinceaux qui se répandent sur le plancher. Les deux esprits sont concentrés sur la mine du crayon, de laquelle tout peut apparaître. La femme commence une phrase, hésite, puis laisse sa main parler pour elle et trace quelques traits légers pour suggérer un horizon de collines. Sa petite-fille y répond en guidant le crayon vers le centre de la feuille pour y tracer un cercle. Avant d’avoir le temps d’y ajouter des rayons bien rangés, la main ridée reprend le contrôle pour faire de la forme une voile qu’elle attache rapidement à un bateau volant.

Un gloussement excité s’échappe. La petite peintre inspire profondément les odeurs de poussière et de térébenthine, ainsi que le parfum familier de vieille dame. Elle sent les boutons du gilet de sa grand-mère presser doucement contre son dos. Ensemble, elles ajoutent un carrousel de nuages. Puis vient le moment de la peinture.

La petite fille tire sur la poignée du tiroir, mais le lourd compartiment de bois refuse de glisser. Sa grand-mère, elle, connaît l’astuce, et révèle un étalage de tubes colorés. La bouche de la jeune artiste se froisse pendant qu’elle prend une décision. Sa main visite la pile en un éclair. Elle a choisit un riche vert mousse.

Sa grand-mère s’empare d’un rouge profond et d’un vert plus clair. Tout en les disposant les uns à côté des autres, elle évoque la théorie des couleurs et la complémentarité. La jeune fille est tiraillée entre la volonté d’en savoir plus et le chant qui lui parvient des bouchons : la peinture l’attire vers la table pour libérer sa magie.

Avant qu’elle ait eu le temps de faire un choix, l’explication est terminée et elle peut mettre ses nouvelles connaissances en pratique. Elle saisit un pinceau. Le manche est aussi long que son avant-bras. Quand elle étale du vert oxyde de chrome sur la palette, une bouffée plus forte de térébenthine l’atteint. La petite fronce le nez mais reste concentrée sur la goutte de couleur profonde et attirante devant elle. En un clin d’œil, elle en souligne le ventre d’un nuage. Sa grand-mère ne s’étonne pas de ce choix de teinte peu orthodoxe, et applique une première couche de bordeaux sur les collines.



Cette micro-nouvelle a été commencée lors de la retraite créative en ligne de Kimberly Taylor-Pestell (Lacelit) consacrée au thème de la mémoire. Il a ensuite été complété et retravaillé dans les jours suivants. Le point de départ est la pièce dans laquelle je me trouvais au moment de l’écriture – l’atelier de peinture de ma grand-mère, en Bourgogne.

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